Le 21 septembre, dans le bois des Dames de l'abbaye royale des Chazes, en Auvergne, Antoine de Beauterne, porte-arquebuse du roi, abat un grand loup. Disséqué puis embaumé, il sera présenté à la Cour comme la bête du Gévaudan. Le 4 octobre, un autre loup est chassé, le 14, une louve est abattue, les 15 et 17, deux louveteaux sont mis à mort. Les attaques cessent et le pays se croit délivré... Jusqu'en décembre 1765, où deux femmes sont attaquées, un enfant blessé et une fillette tuée. Mais, officiellement, la bête est morte et la Cour refuse d'écouter les nouvelles doléances. Alors on s'organise localement ; appâts empoisonnés et battues alternent avec les pèlerinages, tandis que la liste des victimes s'allonge : six morts en 1766, dix-huit au cours des six premiers mois de 1767. Le 19 juin, Jean Chastel, « un enfant du pays », tue une bête « qui parut être un loup, mais un loup extraordinaire et bien différent par sa figure et ses proportions des loups que l'on voit dans ce pays » (extrait d'une lettre de monsieur de Ballainvilliers, intendant d'Auvergne) ; une louve est abattue le 27 juin, et l'affaire de la bête est dès lors jugée terminée.

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Terminée mais non résolue. C'est ainsi que nombre d'auteurs considèrent l'affaire, la traitant comme une intéressante énigme zoologique. A l'époque des faits, la bête est cependant considérée comme un animal réel (loup), fantastique (hybride d'ours et de singe), exotique (babouin ou hyène), comme un instrument divin (créature du diable ou punition de Dieu) ou comme un homme métamorphosé en loup (loup-garou). Progressivement, les hypothèses retenues tendent vers la recherche de possibilités inscrites dans la rationalité zoologique.

L'affaire de la bête du Gévaudan, qui a suscité plus de mille publications, témoigne de la force de l'imaginaire zoologique, à même de plonger toute une région dans une agitation fébrile, de séduire les médias de l'époque et de conserver, deux siècles et demi plus tard, le même pouvoir de fascination. La reconstitution a posteriori des faits donne à l'affaire une consistance qu'elle n'avait peut-être pas auparavant. En réalité, c'est la récurrence des crimes qui amena à penser à l'existence d'une entité unique. De fait, l'affaire de la bête du Gévaudan ne commence pas le 1er juillet 1764 avec la sépulture de la première victime officiellement recensée - Jeanne Boulet, 14 ans. La seconde victime, en août, réactive l'inquiétude qui s'installe, dès les 31 août et 1er septembre 1764, avec les deux victimes suivantes, elles aussi âgées de 14 ans. Des observations antérieures resurgissent alors de la mémoire des témoins. Jeunes vachers ou bergères du Gévaudan et du Vivarais relatent comment, l'été 1764, un gros chien s'est élancé sur eux ; vaches et boeufs, chiens ou cochons les ayant défendus, l'animal prit la fuite. Ces incidents firent peu de bruit jusqu'à ce que les crimes laissent émerger une impression de récurrence : jeunesse des victimes, en général de sexe féminin, typologie des mutilations et des blessures (décapitation, scalp, morsures de la face ou du crâne), présence d'un animal sur les lieux du drame, consommation des restes.

Toutes les théories échafaudées depuis et remettant en question la culpabilité des loups reposent sur la réflexion suivante : comment imaginer que les populations n'aient pas reconnu une espèce aussi commune que le loup, avec qui elles cohabitaient ? En fait, au cours des premiers mois, la culpabilité des loups n'est pas vraiment remise en cause. Ce n'est qu'au regard de la multiplication des victimes et des observations qu'émerge progressivement une interprétation différente. Un loup « normal » a, dans l'ordre de la nature, peur de l'homme. Un loup au comportement habituel, mais particulièrement grand, sera considéré comme un « loup étranger » en provenance des vastes plaines de l'Est ; si un loup présente une agressivité anormale, se traduisant par des déplacements effrénés accompagnés d'attaques, c'est qu'il est enragé. Cette possibilité fut évoquée dans l'affaire de la bête du Gévaudan mais les blessés ne développaient pas la rage, comme le souligne un correspondant de Duhamel (rapporté par Pourchet, 1764) : « Ses blessures n'ont point eu de mauvaises suites. » S'il y a consommation des corps, le loup est déclaré « mangeur d'homme ». Cette catégorie repose sur le postulat fondateur que le loup aime la chair humaine et la consomme quand « le besoin est extrême » (Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, 1761). Ce postulat justifiait l'idée que le loup représente (sous certaines conditions - la nuit, en hiver...) un danger pour l'homme et modifierait les normes régissant les relations « naturelles » homme/ animal. Le loup mangeur d'homme est fondamentalement considéré comme « normal », mais exerçant ses activités de prédation hors de la gamme des proies admissibles ; il est lié à une situation de déséquilibre, soit naturel (surabondance de loups, absence de proies), soit social (guerre, famine, désordre).

Un ensemble de faits facilita, à l'époque, le passage du loup mangeur d'homme à la bête dévorante et, réciproquement, de la bête à un surloup : le 25 novembre 1764, Montcan écrit : « On lui a même tiré quatre coups de fusil à dix pas de distance sans avoir pu l'arrêter. » Au bout de quelques mois de traque, cette mention devient récurrente et la bête, indestructible, ainsi qu'en témoigne des représentations populaires de cette époque (loup instrumenté, homme métamophosé...). On en arrive à ne plus croire à l'existence de vrais loups. Il faut dire que, depuis la christianisation de l'Europe et les bestiaires, le loup est une métaphore du diable. Or la bête ne se conjugue pas qu'au passé, et aujourd'hui encore, elle travaille dans l'espace du mythe. D'ailleurs, l'agitation suscitée de nos jours par le retour du loup dans les Alpes montre que la bête a la vie dure...

D'après Sciences et Avenir