Albert, né à Lauingen (Souabe) à la fin du XIe siècle (en 1193, assure une tradition probable) d’une famille de militaires (le titre nobiliaire «de Bollstädt» est légende) au service de l’Empire, séjourne plusieurs années en Italie du Nord (Venise, Padoue) pour y étudier (les lettres et probablement la médecine). En 1223, à Padoue, il entre dans le nouvel ordre des Prêcheurs et va étudier la théologie à Cologne, où, en 1228, il se met à enseigner cette discipline. Il professe ensuite à Hildesheim, à Freiberg (Saxe), à Strasbourg et, vers 1240 ou 1241, à Paris, où il découvre les ouvrages grecs et arabes nouvellement traduits. Dès 1245, promu maître de l’université de Paris, il dirige l’une des deux écoles des Prêcheurs qui sont intégrées à celle-ci. Thomas d’Aquin y est alors son disciple.

En 1248, il regagne Cologne, où son ordre le charge de fonder l’École supérieure de théologie (Studium generale). Il en assure la direction jusqu’en 1254 (il est élu supérieur de la province dominicaine de Teutonie). En 1252, arbitre dans le conflit qui oppose la ville de Cologne et son archevêque, il inaugure cette tâche de conciliateur qu’à la demande des municipalités, des notables ou du pape il fera sienne souvent et dont il s’acquittera toujours avec succès. Déchargé en 1257 de ses fonctions de provincial, il reprend l’enseignement à Cologne. En 1259, au chapitre général de l’ordre à Valenciennes, il organise, avec Thomas d’Aquin entre autres, les études des Prêcheurs en les ouvrant aux philosophies nouvelles.

En 1260, le pape Alexandre IV le charge du diocèse de Regensbourg, qui est à réorganiser. Dédaigneux du faste et poursuivant malgré tout ses études, il y semble mal accueilli. Il présente sa démission en 1262, mais Urbain IV le garde à la curie et, en 1263, le délègue en Allemagne pour relancer la croisade. Puis il reprend l’enseignement: en 1264 à Würzbourg, en 1267 à Strasbourg et en 1270 à Cologne. En 1274, il aurait participé au concile œcuménique de Lyon. Vers 1276-1277, il aurait accompli un ultime voyage à Paris en vue d’apaiser (ce fut en vain) l’hostilité des théologiens de l’université à l’endroit de ces philosophies grecques et arabes qu’il avait plus que quiconque contribué à faire connaître. Les infirmités (perte de la vue, de la mémoire) assombrissent ses dernières années. Il meurt à Cologne le 15 novembre 1280. Honoré comme bienheureux durant des siècles, il a été canonisé en 1931 et, en 1941, proclamé patron des savants chrétiens.

Animé d’une exceptionnelle curiosité scientifique et philosophique, Albert, par ses vastes et savants ouvrages (21 in-folio dans l’édition Jammy de 1651), est un géant du XIIIe siècle. De son vivant, il a joui d’une immense réputation. Il a excellé en trois grands domaines du savoir: sciences naturelles, philosophie et théologie. La légende s’est attachée à son nom : on lui a prêté la pratique de la magie; et de multiples apocryphes, qui vont des sciences occultes aux recettes de cuisine (le Grand Albert), se sont abusivement couverts de son nom.

Le savant


Aux sciences de la nature, Albert consacre de nombreux ouvrages conçus sur le modèle de l’encyclopédie d’Aristote. Il y condense, soumis à un essai de critique, les apports des anciens, Grecs et Latins (surtout Aristote, Galien, Pline), complétés à l’aide des ouvrages arabes (d’astronomes, de mathématiciens, de médecins tel Avicenne) et surtout de multiples observations personnelles, fruit de cette expérience dont il rappelle souvent la nécessité. (De la vie et de la mort , De l’esprit vital et de la respiration , Du sommeil et de la veille , De l’âge , etc.). Après des enquêtes auprès de médecins, de sages-femmes et même, paraît-il, de prostituées, il rédige, si l’on peut dire, le premier traité de sexologie du Moyen Âge. Il a interrogé chasseurs, fauconniers et baleiniers pour son traité Des animaux , qui, aux dix-neuf premiers livres relatant les données antiques, ajoute sept livres issus d’observations nouvelles. Il offre ainsi la première description scientifique de la faune d’Europe du Nord. Le traité Des végétaux recense plus de quatre cents espèces et s’efforce de les classer. Pour rédiger son traité Des minéraux , Albert est descendu dans les mines de Saxe et, pour les questions de chimie (alchimie), il a assisté à des expériences en laboratoire. Esprit indépendant, il se déclare sceptique sur la prétention des alchimistes à transmuer des matériaux en or. En cosmologie, il synthétise et élucide les commentaires grecs et arabes d’Aristote (Du ciel et du monde , Météorologiques ).

Éliminant la plupart des fantaisies mêlées à l’héritage antique, n’hésitant pas à critiquer Aristote («Qui tient Aristote pour un dieu doit croire qu’il n’erre jamais. Mais qui est convaincu que c’est un homme admet sans difficulté qu’il a pu se tromper comme cela nous arrive», Physique , t. VIII, traité 1, chap. XIV; A. Borgnet, vol. III, p. 553), Albert, au prix d’un labeur immense poursuivi avec méthode, a constitué une encyclopédie des sciences naturelles qui ne sera dépassée qu’après plusieurs siècles, à la Renaissance.

Le philosophe


L’œuvre philosophique d’Albert est de toute première importance: ses grandes paraphrases (Physique , Métaphysique , De l’âme , De la nature et de l’origine de l’âme , De l’unicité de l’intellect , De l’intellect et de l’intelligible , Du bien , Éthique , œuvres de logique) des textes d’Aristote étudiés avec les Arabes ont été le principal agent de la diffusion en Occident des philosophies grecques et arabes. Dans le monde latin jusque-là centré sur la spiritualité et la théologie, Albert a défini, le premier (mais il fut bientôt secondé par Thomas d’Aquin son disciple), la méthode philosophique: celle-ci vit d’une évidence obtenue par le travail rationnel de rattachement de toute vérité aux premiers principes évidents par soi. Elle jouit en son domaine d’une véritable autonomie, car la vérité révélée du théologien n’est pas en concurrence avec elle et demeure d’un niveau épistémologique transcendant. Tout en communiquant aux autres savoirs leur part de certitude (puisqu’elle est à la source de l’évidence), la philosophie ne les supplante pas ni ne peut y suppléer. Fait historique capital: Albert, parce que théologien, a délibérément émancipé la raison humaine et ses savoirs.

Parce que, à plusieurs reprises, Albert refuse de trancher un problème philosophique épineux comportant des difficultés opposées qu’il présente avec impartialité, on l’a taxé de syncrétisme et d’absence de rigueur. C’est là une erreur de lecture, car il ne fait ainsi qu’appliquer sa méthode: en philosophie, il revient à chacun d’élaborer pour soi-même une opinion personnelle. Albert a porté une grande attention aux doctrines néo-platoniciennes qu’il a recueillies des Arabes, de Denys et du De Causis (paraphrasé avec le traité Des causes et de la procession de l’Univers ). Son génie philosophique en est pénétré et a inculqué cet intérêt aux Prêcheurs rhénans (ancêtres de la philosophie allemande): Ulrich de Strasbourg, Maître Eckhart, Berthold de Moosbourg. Au XVe siècle, un courant «albertiste», parfois opposé au thomisme, est apparu, notamment en Europe centrale.

Le théologien


En théologie, Albert peut apparaître moins original. Cependant, sa marque propre affecte tous ses ouvrages: Commentaires des Sentences de Pierre Lombard, des quatre Évangiles , de Job , des prophètes, de Denys le pseudo-Aréopagite (Noms divins , Théologie mystique , Hiérarchie céleste ); Somme de théologie (inachevée). Il a trouvé, dans la doctrine dionysienne de la création comme théophanie (manifestation inchoative de Dieu), le motif principal de son effort pour constituer en leur autonomie les savoirs rationnels. Il use, recueillie de Denys, de la négativité néo-platonicienne pour coordonner la raison et la foi entendue comme communion intellective à une vérité qui entraîne la pensée, par-delà le niveau rationnel, vers une intuition noétique que la transcendance prive d’évidence expérimentale. Albert caractérise cette épistémologie théologique par la formule «vérité affective», qui a été mal lue par de nombreux interprètes: ils y ont vu une sorte d’affectivité psychologique, alors qu’il s’agit du «pâtir» intellectif, c’est-à-dire de la réceptivité contemplative selon Denys. La vérité affective signifie cette lumière infuse des vérités révélées qui cause la communion intellective et caritative de l’homme avec Dieu. Entrouvant à la liberté le mystère divin sans imposer à la raison aucune subordination oppressive, la lumière de la foi invite à relire les savoirs naturels sous un jour nouveau qui, à la fois confirmateur et transfigurant, se diffuse à partir de la plénitude promise dans la vision de Dieu.

Pour la première fois, le Grand Albert est édité dans son intégralité. Cette oeuvre, d'une importance capitale pour tous les chercheurs en ésotérisme, magie et alchimie, avait déjà fait l'objet de plusieurs éditions, toutes incomplètes, voires censurées. Cet ouvrage constitue donc un événement dans l'édition ésotérique, et comble une grande lacune.